Nulle part ailleurs, mais pas ici.

Monsieur B E L L E V I L L E.

Monsieur-BELLEVILLE

Voilà

c’est fini

Prenez tous soin de vous 

Cette rue est un cadeau

Un vrai cadeau 

Il faut l’ouvrir de toutes ses forces

Si elle vous explose à la figure

Il faut brûler avec elle

Le plus longtemps possible

Je vous le dis sans mentir

Cette rue est un cadeau

J’ai ouvert Belleville

Dedans 

Il y avait des pavés 

Un ciel et des étoiles 

Il y avait des gens

Ils s’inscrivaient dans le temps 

Afin de livrer le témoignage

De cette époque décousue et sans raison

Les gens étaient immobiles

Non 

Sous ma plume les gens ne passaient plus

Ils brillaient dans la rue 

                                                                                                                                                                                                                                                       Thibault Amorfini – Monsieur Belleville

Texte , vidéos et idée originale : Thibault Amorfini

Mise en scène : Brigitte Sy

Assistant mise en scène : Ludovic Lamaud

Musique : Aurore Juin

Avec : Thibault Amorfini, Erwan Daouphars en alternance avec Ludovic Lamaud, Céline Groussard en alternance avec Hélène Viviès

Participation vidéo : Laurent Bréchet et Slim El Hedli

 Vidéo : Caroline Grastilleur, Boris Carré, LeCollagiste

Scénographie et création lumières : Boris Van Overtveldt

     Un soir pluvieux de printemps, nous trois plongés dans l’obscurité du petit Théâtre de Belleville. Nous sommes loin de croire que ce à quoi nous allons assister est sur le point de donner à notre fin de journée une saveur douce et colorée. La rencontre avec Monsieur Belleville transforme, change, façonne, modèle, au gré des images, au détour des regards, des adresses et des saisons. Le temps nous semble comme délicatement suspendu, planant au-dessus de nos têtes.

     Une réelle mise en abîme, de la vie dans la vie, de la rue dans la rue, pour un voyage onirique et une explosion sensorielle. Les mots glissent, se dérobent, la poésie est à l’honneur. Bercés par l’apaisante voix d’Aurore Juin, venant se mêler telle une fugue à l’écriture de Thibault Amorfini, dans une mise en scène de Brigitte Sy à la fois épurée et simple que les images cinématographiques viennent harmonieusement habiller, nous écoutons une ode à la vie, à l’humanité, teinté de musicalité et de réalisme.

      Dans une société de l’immédiateté, de la virtualité où tout va si vite, où tout n’est que profit, le voyage rue de Belleville, dans les traces de celui qui pourrait être n’importe qui, nous interpelle, arrête nos regards étourdis sur les passants, nous fait prendre conscience de l’Autre tel qu’il est, avec ses aspérités, ses blessures et ses folies. Ainsi comme une gigantesque mosaïque, chaque petit tesselle acquiert alors de l’importance se liant les unes aux autres. La rue de Belleville est un « cadeau », un parfait des plus imparfaits. Et lorsqu’à 20h20 le spectacle se finit, nous restons sur notre faim, remontant la rue de Belleville jusqu’à Jourdain, avec une autre paire de lunettes sur le nez. Un beau moment…

25 mai, 2014 à 16 h 22 min | Commentaires (0) | Permalien


Nous sommes des lucioles qui n’ont pas encore aimé.

« On dit que les lucioles… L’autre nuit, j’étais avec ton mari… Sur la rive droite du fleuve… il m’avait demandé de l’y accompagner; il disait qu’il se produisait là quelque chose de prodigieux qu’il voulait à tout prix que je voie… Chaque nuit, il se produit sur la rive droite du fleuve un spectacle éblouissant, un ballet de lucioles. Pas trente, pas cinquante lucioles comme on peut en voir de temps à autre, mais des milliers, des milliers et des milliers de lucioles écloses d’on ne sait où et qui scintillent, qui scintillent, qui scintillent… Soudain, au cœur de la danse des lucioles, j’ai senti descendre sur moi, moi qui ne suis que Zac, des flots de lumière d’amour. Oui, de l’amour, Baby Mo. Un amour écrasant parce qu’il n’était suspendu à rien. A rien car elles scintillaient d’amour, les lucioles. Ton mari m’a expliqué, comme à un fils, que c’est l’amour qui fait scintiller les lucioles; que nous aussi, si nous atteignons un certain degré d’amour, nous nous mettrons à être lumineux, que les autres verraient l’amour briller en nous, exactement comme les lucioles, car nous sommes des lucioles qui n’ont pas encore aimé. Et là, cette nuit là, sur la rive droite du fleuve, l’éclair d’un battement de cils, je me suis senti comme lavé, c’est cela Baby Mo, lavé de toutes les iniquités de ma vie. Et rempli d’amour. Les mâles cesseront de scintiller les premiers; les femelles scintilleront encore quelques heures, le temps d’assurer la descendance. En quelques jours, les lucioles ont accompli la loi : Aimer. Elles peuvent donc, puisqu’il n’y a plus rien d’autre après l’amour, retourner à la source de toute chose. En revenant de la rive droite du fleuve, j’ai eu envie de mourir pour toi, Baby Mo. Je voudrais tellement pouvoir scintiller pour toi, mais je ne suis que moi… je ne suis que Zac… Et je ne le peux pas… Je ne le peux pas… Je ne le peux pas… »

La mélancolie des Barbares « Nous sommes des lucioles qui n’ont pas encore aimé » – Koffi Kwahulé. 

22 octobre, 2013 à 11 h 19 min | Commentaires (0) | Permalien


L’Absent.

Le premier jour où je suis revenu à la maison. J’étais là. Las, au bord du petit lit en bois correctement installé dans le grenier. Comme si l’endroit insalubre avait été façonné expressément pour contenir l’objet sur lequel j’étais assis. Entouré de paperasses qui sentaient le vieux parchemin brûlé, de vêtements troués qui n’avaient plus aucune utilité, et dont les mites avaient fait leur festin d’affamées, d’objets farfelus dont personne n’avait le secret et dont seul Dieu savait s’ils avaient déjà servi, je me rappelle m’être regardé dans le miroir brisé qui semblait vomir mon visage, fatigué. Un pâle rayon de soleil, se diffusant à travers la petite lucarne poussiéreuse – à peine visible entre tous les carrés de laine de verre rongés par le temps – vint me caresser la peau, brûlée, tout en formant une colonne de poussière lumineuse tourbillonnante, fascinant ma pupille, dilatée, à travers laquelle je passai méticuleusement ma main, mon bras se détachant légèrement de mon corps décharné, comme si j’eus pu en saisir la quintessence.

            Encore un jeu d’enfant auquel je n’avais jamais cessé de m’adonner. Je fermai les yeux et touchai le petit plaid soyeux que Maman avait pris soin de plier délicatement sur le dessus de lit. Je pris une grande inspiration, la sensation m’étonnait, jamais il ne m’avait paru aussi doux. Aussi doux que le duvet qui commençait à recouvrir subtilement mon crâne, dénudé. Mon chat ronronnait, innocemment, son poil chauffé par l’émanation flamboyante venue d’un autre espace, d’un tout autre monde, qu’était celui du dehors.

            Tout semblait reprendre petit à petit vie, tout y était, le jardin en fleur, les orchidées sur la table du salon, les aiguilles de pin jonchant le sol et me chatouillant la plante des pieds, l’odeur des rosiers que Papa avait soigneusement plantés, le bruit des rires, des pleurs, des cris, des fessées, des chutes à vélo, des réunions familiales, les déchirures, les soirs d’automne à trier la collection de timbres en buvant du chocolat chaud au coin de la cheminée, les moments de solitude, la tristesse d’antan, les jeux, les anniversaires, les copains, l’Enfance, les nuits à la Belle Etoile dans l’herbe fraichement coupée, les étés à l’océan, le sable brûlant entre mes orteils, ma respiration coupée sous les vagues, le manteau neigeux de l’écume et puis… La fossette sur la joue droite de ma petite sœur encore bébé… Absolument tout. Je me souvenais, enfin. Tout semblait me revenir. « Je n’ai pas tout perdu », dis-je tout haut, surpris par ma voix rocailleuse encore esquintée par la respiration artificielle que mon organisme avait du subir pendant ces quelques mois de sommeil.

            Je ressentis alors, le besoin d’écrire, comme si les quelques mots que je m’apprêtais à coucher sur le papier n’étaient que l’unique et authentique trace de ma postérité. Ma mémoire défaillante ne pouvait plus me permettre de laisser filer ces quelques bribes de pensées, de sensations, ces infimes restes de ma vie d’avant. Je voulais figer ce moment. Je sortis d’ailleurs mon vieux polaroïd, acheté pour quelques dollars lors de mon voyage outre-Atlantique jadis, et pris quelques photographies, la luminosité approchant de la perfection.

            Je ne me rappelais que de simples instants éphémères, d’unités de temps contingentes. Maman m’avait mis une petite boîte en ferraille, avec tout un tas de photos, de mots, de lettres, pensant que cela serait utile, comme si cela allait être utile ! J’étais fou de rage de ne pas pouvoir aller plus loin, dans cette quête du passé. Cette recherche de Vérité. Tout le monde ne faisait que penser pour moi, pourquoi ? Comment ? Tout mon entourage semblait savoir mieux que moi-même ce dont j’avais besoin. Cela me rendait indéfiniment triste. Je n’avais pas envie d’être un assisté sous tutelle, désormais la tempête était finie. Et je tenais à ma liberté. Après des mois d’enfermement dans le couloir de la mort. Qu’on me laisse tranquille. Qu’on me foute la paix ! Voulais-je crier sur chaque membre de la maisonnée, venu fêter mon retour. Je n’avais tout simplement envie de voir personne. Ce qu’ils pouvaient tous m’agacer. Impossible même de savoir qui ils étaient tous. Comme si avoir touché l’au-delà du doigt, ne suffisait pas.

            Je soufflai malgré tout, avec indignation, légèrement, sur le petit trésor qui semblait avoir été gardé précieusement dans un endroit vieillot. J’appuyai sur le pressoir, un petit « clic » se fit entendre dans ce silence de plomb. Les battements de mon cœur transpercèrent mon torse frêle. J’attrapai avec précaution l’enveloppe brune qui se trouvait à l’intérieur. J’eus comme l’impression de découvrir une perle de nacre dans une huître centenaire. Une lettre, m’était destinée. 

13 août, 2013 à 16 h 01 min | Commentaires (0) | Permalien


Etat de Grâce.

Ce soir là il pleuvait, il pleuvait des cordes et nous avons pris la voiture. La musique battait son plein. Nous ne parlions pas. Nous savourions juste ce moment d’être là, sous la pluie, à regarder les essuie-glaces danser au rythme du son. Jusqu’à ce que celui-ci ne devienne plus qu’une vibration. Mon cœur s’est mis à palpiter. J’ai ressenti cet état de bien-être. Il est je crois, d’ailleurs, inutile de le rechercher et de partir à sa quête. Mais simplement, de savoir le saisir et de le vivre à travers tous nos sens, lorsqu’il se présente à nous. Etat de grâce.

11 août, 2013 à 18 h 55 min | Commentaires (0) | Permalien


Monochrome.

                                                                                                                   Monochrome.  dans Couleurs. klein-monoch-300x225

  Un monochrome pousse l’expérience de la couleur pure jusqu’à l’un de ses termes. Si l’on devait en donner une symbolique première ce serait probablement celle de la provocation. Un monochrome qui aurait pour but de ne pas heurter serait indéniablement à reconsidérer en tant que tel. Le monochrome connaît son spectateur, et ce dernier n’en est pas moins déstabilisé. D’emblée, un jeu est instauré, mais jusqu’où le spectateur est-il capable de s’impliquer pour percer les mystères qu’il recouvre ? Au-delà de cette forme d’agression qu’il engage, le monochrome peint est chargé de force et d’énergie. Au premier abord, il se présente comme une simple surface de couleur pleine. Le spectateur n’y prête pas forcément attention, il peut passer devant des années sans deviner qui il est réellement. Il n’est pas collé au mur, il s’en détache, comme s’il n’était pas réellement ancré dans le fond blanc immatériel sur lequel il est délicatement accroché, il se démarque de tous les autres.

                Le bleu outremer est saturé à tel point qu’il en fatigue les yeux. Il aveugle, il repousse, il agace, il torture le regard et à la fois exerce un pouvoir d’attraction indéfinissable, insaisissable. De ce bleu plus bleu que bleu irradie une vibration colorée qui atteint une amplitude maximale. Alors… cette uniformité que l’on croyait complètement homogène commence à s’animer. La surface ne semble plus  tout à fait lisse à force d’un regard orienté, et laisse, apparentes quelques aspérités, qui au premier regard ne semblaient pas retenir l’attention, le monochrome frôle la perfection dans ce qu’il y a de plus imparfait, il laisse transparaître certaines striures, blessures infligées à la toile par le rouleau de l’artiste. Sont-ce d’étranges paysages que l’on semble apercevoir et dont l’horizon semble entrer en lévitation ? Attraction, répulsion, le regard plonge dans un espace qui n’appartient plus aux trois dimensions. Le peintre en ajoute ici une quatrième qui est celle de la profondeur de la couleur. Le spectateur n’est plus passif, il se sent impliqué. Mais reste toujours perplexe par rapport à la complexité que peut receler le monochrome. Ce dernier  le laisse finalement, seul, face à lui-même. Comme si le jeu était fini. Comme si la relation entre le regardeur et le regardé ne relevait que du contingent, de l’éphémère, de l’instant. Alors, le spectateur détourne son regard, obsédé et l’image du monochrome, de cette immensité infiniment réduite dans une simple forme géométrique reste, persiste. Et ne disparaît pas.

                Le spectateur ne peut comprendre que parce qu’il le désire au plus haut point, que parce qu’il sait qu’il ne pourra jamais tout savoir sur les tribulations d’un monochrome en perdition sur un mur blanc, au milieu de centaines d’autres œuvres.

                Le monochrome n’est compréhensible que parce qu’il se laisse comprendre et accepte qu’on lui donne un sens ou du moins qu’on lui accorde de l’importance…oui, qu’il accepte qu’on lui accorde de l’importance…

11 août, 2013 à 18 h 54 min | Commentaires (0) | Permalien